Radeau de "La Méduse" : vous reprendrez bien un steak d'homme ?

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Radeau de "La Méduse" : vous reprendrez bien un steak d'homme ?

Message  Bianca le Dim 30 Juin - 16:42




On lui avait pourtant répété avant de lever l'ancre, au capitaine Hugues Duroy de Chaumareys, 50 ans, de passer très au large de la côte avant de mettre le cap sur Dakar. On le lui a seriné une nouvelle fois à bord. Mais non, ce vieil imbécile d'émigré, qui ne doit son commandement qu'à sa particule, n'écoute pas ses officiers. Il fonce droit devant et empale la frégate sur le banc d'Arguin. Voilà plus de vingt-cinq ans qu'il n'avait pas navigué. Des incompétents butés, fonçant droit sur l'obstacle, il y en a de tout temps. N'est-ce pas, Nadine ? Mais elle doit son naufrage à un certain Front national...

Bref, le 2 juillet 1816, à 15 h 15 très exactement, La Méduse s'échoue sur le banc d'Arguin. Le géographe et ingénieur Alexandre Corréard, présent à bord, raconte : "Cet accident répandit sur la frégate la plus sombre consternation. S'il s'est rencontré quelques hommes assez fermes au milieu de tout ce désordre, ils ont dû être frappés des altérations profondes empreintes sur toutes les physionomies : quelques personnes étaient méconnaissables. Ici l'on voyait des traits retirés et hideux ; là un visage qui avait pris une teinte jaune et même verdâtre... Il semblait que la terrible Gorgone dont nous portions le nom eût passé devant eux." Tout à fait la charmante ambiance de la Mutualité au soir du deuxième tour de la présidentielle 2012.

Le capitaine se noie dans le vin

La Méduse, accompagnée de trois autres bateaux, est partie deux semaines plus tôt de l'île d'Aix pour prendre possession des comptoirs du Sénégal rétrocédés par les Britanniques. À bord du navire, outre l'équipage de marins, il y a quelques scientifiques, des fonctionnaires, des colons et, surtout, des soldats. La plupart sont d'anciens bagnards à qui on a promis la liberté en échange d'un engagement dans l'armée. Après d'avoir tenté en vain de renflouer le navire, l'abandon est décidé le 5 juillet au petit matin. L'eau envahit déjà les cales.

Comme les six canots du bord sont trop petits pour recueillir les quatre cents marins et passagers, un radeau est bricolé à la va-vite avec mâts de hune, vergues, jumelles et baume. C'est là où Freddy de Koh-Lanta aurait été bien utile. Au moment d'embarquer, un désordre indescriptible règne à bord. Le capitaine, qui noie son incapacité dans le vin, est dépassé. On oublie de prendre les tonneaux de biscuits spécialement préparés, mais pas les tonneaux de pinard.

Cent vingt-deux soldats et officiers prennent place sur le radeau, accompagnés de vingt-neuf marins et passagers, et d'une femme cantinière. "La Machine", le surnom du radeau, s'enfonce sous l'eau sous le poids de ses passagers. Comme la place manque, ceux-ci sont obligés de rester debout, serrés les uns contre les autres. Hormis l'ingénieur Corréard, qui ne veut pas abandonner ses ouvriers, et de deux ou trois officiers, tous les gradés prennent place dans les canots.


Adieux déchirants

Ainsi, le futur gouverneur du Sénégal, sa femme et sa fille s'accaparent la plus grande embarcation avec une poignée d'officiers qui repoussent, sabre à la main, les malheureux qui veulent les rejoindre. Finalement, dix-sept hommes sont abandonnés sur l'épave. Trois chaloupes s'arriment à "La Machine" pour la hâler vers la terre ferme, peu éloignée. Mais le radeau dérive, entraînant les canots au large. Alors les officiers décident de larguer le radeau, au grand désespoir des naufragés qui vocifèrent et menacent leurs camarades. Mais rien n'y fait. Voilà le radeau seul au milieu de l'océan. À bord, pas une ancre, pas un compas, pas une carte. C'est mal parti. Un gréement est improvisé avec un semblant de voile. Comme la mer, ça creuse, les hommes dévorent les rares biscuits à manger. Désormais, il n'y a plus que du vin à bord.

Avec la nuit, voilà que la mer décide d'entamer une rumba effrayante. Le ciel se mêle à la danse en lâchant les grandes eaux. Les naufragés passent une nuit d'enfer. Ils s'agrippent désespérément au frêle esquif pour ne pas être emportés par les vagues. Au matin, le spectacle est effrayant. Une douzaine d'hommes dont les jambes ont glissé entre les poutres du radeau se sont retrouvés coincés et sont morts noyés. D'autres ont carrément été emportés par la mer. Ce sont encore les plus heureux car ils n'auront pas à vivre la géhenne à venir. Pour abréger leurs souffrances, un boulanger et deux mousses se jettent à l'eau après des adieux déchirants.

Par bonheur, la journée est belle et redonne espoir à ceux qui espèrent la venue des secours. Mais le soir tombe sans qu'une voile apparaisse à l'horizon. L'océan pique à nouveau une colère nocturne. Des montagnes d'eau frappent violemment les passagers qui se rassemblent au centre du radeau. Ceux qui n'y parviennent pas sont happés et disparaissent à jamais.


Cannibalisme

Voyant leur dernière heure venue, des soldats et marins décident de se saouler la gueule. Un dernier petit plaisir. Ils y vont à fond la gamelle, pour une fois que c'est gratuit. Certains sont tellement ivres qu'ils décident de hâter leur fin en détruisant le radeau. Un hercule asiatique saisit une hache pour trancher les cordages liant le radeau. Les autres naufragés, pas encore décidés à serrer la pince à saint Pierre qui prépare déjà les boissons chaudes au paradis, s'opposent à la folie des soldats. C'est une bagarre générale. On s'entretue durant toute la nuit. Les requins tournant autour du radeau comptent les points et se restaurent avec les morts, nombreux. La femme et son époux sont jetés à l'eau par les révoltés. Les autres les repêchent. Après une trêve, la bataille reprend de plus belle.

Au petit matin, le soleil, curieux du résultat, compte soixante-quatre disparus. Au moins, cela fait plus de place pour les autres. Ceux-ci ont encore trois barriques de vin à leur disposition, mais des enragés en balancent deux à l'eau. En revanche, il n'y a plus rien à manger sinon... Sinon de la bonne viande bien rouge appartenant aux cadavres. Laissons la parole à Corréard : "Les infortunés que la mort avait épargnés dans la nuit désastreuse que nous venons de décrire se précipitèrent sur les cadavres dont le radeau était couvert, les coupèrent par tranches, et quelques-uns même les dévorèrent dans l'instant."

Une fois rassasiés, les naufragés taillent encore des morceaux pour les faire sécher au soleil. Quelques-uns néanmoins refusent de toucher à ce mets délectable préférant mastiquer les baudriers des sabres, le linge et jusqu'aux chapeaux. Un marin tente même d'ingurgiter ses excréments, mais doit y renoncer par dégoût. Encore un qui n'a pas participé à Un dîner presque parfait.


Horreur

Troisième nuit, pour une fois la mer reste calme. Mais, à bord du radeau, certains esprits se mettent à dérailler. Un homme saute à l'eau après avoir crié : "Ne craignez rien, je pars pour vous chercher du secours, et dans peu vous me reverrez." Un autre empoigne un sabre avant de sauter sur un compagnon d'infortune pour lui demander une aile de poulet et du pain. La quatrième aube se lève avec une dizaine de victimes supplémentaires. Neuf corps finissent à l'eau, le dixième sert de petit déjeuner. Durant la nuit, des poissons volants se sont abattus sur les naufragés qui improvisent un barbecue avec un peu de poudre à canon retrouvée sèche. C'est somptueux. Des gourmands profitent du feu pour se faire griller un steak. Il ne manque qu'un verre de mousseux et des Apéricubes pour que la fête soit complète.

Pourtant, dès que la nuit tombe, c'est à nouveau l'horreur. Les soldats tentent encore de massacrer leurs compagnons. Le cinquième jour débute avec seulement trente survivants. Un sur quatre ! Au moins, il y a de la place pour s'allonger. Les sixième et septième jours s'écoulent sous le soleil, sans qu'aucun secours se dessine à l'horizon. Deux soldats sont surpris en train de boire en douce dans le dernier tonneau de vin. Ils sont balancés à la flotte !

Le dernier tonneau de vin est presque vide. Est-il utile de continuer à partager le reste du vin avec douze hommes couverts de blessures, promis à une mort prochaine ? Bien sûr que non. Ils terminent par-dessus bord. "Trois matelots et un soldat se chargèrent de cette cruelle exécution ; nous détournâmes les yeux et nous versâmes des larmes de sang sur le sort de ces infortunés." Parmi eux il y avait la misérable cantinière et son mari. Cet expédient horrible sauva les quinze qui restaient. Toujours aucun secours en vue.


Souffrance

Le dixième jour, des requins, attirés par l'odeur, cernent le radeau. Ceux qui sont encore là ne peuvent même plus compter sur la chair humaine qui commence à ne plus être consommable. Certains se mettent à boire leur urine qu'ils mettent à refroidir dans de petits gobelets. On se croirait à l'arrivée d'une étape du Tour de France, sauf qu'il s'agit d'urine biologique, vierge de toute amphétamine. Les naufragés se volent leurs verres, leur permettant de constater que toutes les urines n'ont pas le même goût. Question de millésime, sans doute...

Le douzième jour, enfin, un navire est aperçu au loin, mais il disparaît aussitôt sans voir les naufragés. Le lendemain, sauvés ! Un brick court droit sur le radeau. C'est l'Argus, qui faisait partie du convoi français. En fait, il ne recherche pas les naufragés, qu'on croyait depuis longtemps engloutis par l'océan, mais il est en route pour mettre la main sur 90 000 francs oubliés sur l'épave de La Méduse. Les survivants sont hissés à bord.

Sur les cent cinquante-deux naufragés abandonnés sur le radeau, quinze ont survécu. Mais cinq, trop épuisés, meurent quelques jours après leur arrivée à Saint-Louis. Les miraculés du radeau de La Méduse y retrouvent leurs compagnons de naufrage qui les avaient abandonnés. Les plus heureux, dont le capitaine, ont rejoint le port après quatre jours de navigation. D'autres ont dû effectuer une marche épuisante de quinze jours à terre ayant coûté la vie à plusieurs d'entre eux.

Il reste enfin les dix-sept malheureux abandonnés sur la frégate. Deux sont morts à bord, et douze se sont noyés en tentant de gagner la terre sur un radeau. L'Argus ne trouve donc plus qu'à bord de l'épave trois cadavres à peine vivants, ayant survécu à cinquante-deux jours d'attente. De retour en France, le capitaine Chaumareys est traduit devant le conseil de guerre qui le dégrade et le condamne à une peine de trois ans d'emprisonnement. Pas cher payé pour tant de souffrance.
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Re: Radeau de "La Méduse" : vous reprendrez bien un steak d'homme ?

Message  Invité le Ven 5 Juil - 20:13

C'est une histoire dont je ne me rappelais que quelque bribes quelle horreur...
Bon week-end

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Re: Radeau de "La Méduse" : vous reprendrez bien un steak d'homme ?

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